Timor oriental – Poucepour1

Timor oriental

Passeport tamponné, pouce levé, deux heures de trajet et me voilà arrivé à Dili, la capitale du Timor oriental. Je dois avouer que ce petit pays m’était totalement étranger jusqu’à ce que je le découvre sur la carte du monde, alors que je planifiais mon périple. Nation dont j’ignorais tout avant d’y mettre les pieds, si ce n’est que ce serait ma dernière destination en Asie, avant de rejoindre le 3ème continent de ce voyage : l’Océanie.

Mes premières impressions de Dili me laissent néanmoins perplexe ; la misère y règne en maître. Des enfants aux regards implorants sillonnent les intersections en quête de quelques pièces, les habitations de bambou s’alignent comme des sentinelles de la pauvreté, et les déchets plastiques envahissent le paysage urbain tandis que tout le monde m’aboie dessus en portugais. Je ne comprends rien à ce qu’il se passe. Dans ce tableau chaotique, Murcia au volant de sa berline climatisée m’interpelle. Après avoir baissé sa vitre teintée, retiré ses lunettes de soleil et enlevé ses AirPods, elle me fait signe de monter. Je lui explique ma situation et elle m’affirme avec assurance qu’elle a quelque chose pour moi, sans m’esquisser le moindre regard.

Je passe 5 jours dans cette famille de binationaux, portuguo-timorais. La demeure de Murcia, avec ses airs de villa méditerranéenne, contraste vivement avec le décor extérieur. Le café au lait au petit-déjeuner, les salades de crudités au dîner, les transats pour lire, la douche chaude, la corbeille de fruits disposée sur la table principale et la bibliothèque de livres anglophones bien garnie ; autant de petits luxes qui me rappellent la douceur de l’Europe. Murcia y réside avec ses 2 sœurs, sa mère, 2 gouvernantes ainsi que ses 2 filles. Loin de l’ambiance macabre du film 8 femmes, ici tout le monde est aux petits soins avec moi. Comme à Toraja, je prends plaisir à m’enraciner, à prolonger mon séjour de manière spontanée car je me sens bien. Les filles de Murcia, initialement timides, s’ouvrent progressivement à moi, tandis que ses sœurs ne manquent pas une occasion de partager un café en ma compagnie. J’apprécie ces échanges avec chaque membre de la famille, qu’ils soient intrigués par mon projet ou désireux de me conter l’histoire de leur pays.

Le Timor oriental, l’un des pays les plus jeunes de notre planète, est aussi l’un des moins connus. Portugais, japonais, indonésiens, puis indépendant depuis 2002, son histoire récente est émaillée de nombreux drames. Murcia a réussi échappé aux pires moments en fuyant dans les collines et les terres reculées du pays lors des bombardements indonésiens de 1999. Malheureusement, beaucoup de ses amis restés dans la capitale n’ont pas eu cette chance. Les chiffres glaçants des victimes, évalués à 100 000 par l’ONU, soit 20% de la population de l’époque, évoquent les horreurs vécues, comparables aux crimes des Khmers rouges. Un tel bilan est dramatique, tout le monde a perdu quelqu’un qui lui était cher.

Désireux de partager mon aventure, de faire rêver les plus petits et d’inspirer la jeunesse timoraise qui en a bien besoin, je me rends au collège-lycée de la fille de Murcia. L’organisation de l’établissement, calquée sur le modèle portugais, m’offre les joies de renouer avec les méandres de la bureaucratie : « Tu ne peux pas rentrer dans une classe comme cela, il faut l’approbation de la directrice », m’explique la professeure d’anglais, néanmoins enthousiasmée par mon projet. Soit. Je suis reçu l’après-midi même par la directrice : « Excellente idée, merci d’être venu nous voir mais je dois d’abord consulter mes collègues ». Lorsque je lui explique que la professeure d’anglais est partante, elle se montre ambiguë et m’annonce : « Avec l’accord du corps enseignant, je demanderai une autorisation écrite du recteur et tu pourras ensuite intervenir ». Je ne cache pas mon exaspération mais pour être tranquille elle me demande mon email et me raccompagne à la sortie. Je n’y crois pas tellement et pars avec le sourire, la paperasse ne m’avait pas manqué !

N’ayant pas tellement d’occupation dans cette ville de 100 000 habitants, je frappe pour la première fois de ce voyage aux portes de l’ambassade de France. Reçu sans RDV par l’ambassadrice, je reste la journée à échanger avec elle. Dans son bureau où trône un buste de Marianne, où flotte un drapeau français ainsi qu’un portrait d’Emmanuel Macron accroché au mur, elle m’explique tout : l’histoire du pays, les défis à relever, le rôle que joue la France dans ce nouvel état ainsi que son quotidien en tant qu’expatriée.

Elle me dévoile sa vie de privilégiée, similaire à bien des aspects de celle de Murcia, dans un pays frappé par la misère. Enfants scolarisés dans des écoles américaines privées, soins en Australie en prenant l’avion, plusieurs domestiques à son domicile et ne se gênant pas pour consommer des produits importés hors de prix.

C’est la première fois de ma vie où j’assiste au sein d’une nation à une double société de manière aussi criante. Les inégalités sont colossales et le fossé entre les nantis et les plus privilégiés est abyssal ; il n’y a pas de classe moyenne. Les prix dans le seul supermarché de Dili sont exorbitants, bien plus chers qu’en France ! Mais qui donc peut débourser 4€ pour 400 grammes de pâtes ou 5€ pour un kilo de pommes, lorsque le salaire moyen est de 100€ ? L’un des seuls restaurants de la ville qui ne soit pas une gargote propose des coquillettes au saumon à 24€, et il est plein, j’hallucine ! Dans cette même rue, plusieurs Timorais font la manche, dont des enfants qui auraient toutes les raisons d’être à l’école ce mardi matin…

Ce matin-là, à ma grande surprise, je reçois un courriel de la directrice d’établissement que j’avais rencontrée 3 jours plus tôt.Le recteur a donné son accord, et je suis invité à l’école des Adventistes de Dili. Les professeurs comptent sur moi pour intervenir auprès de 250 élèves !

Je passe trois demi-journées au sein de l’école. Je présente mon projet aux étudiants, ce qui ne manque pas de les intriguer et s’ensuit alors de longues et passionnantes discussions. Ils me questionnent sur les peuples du monde, m’interrogent sur la France, me demandent ce que je pense de leur pays et bien sûr, chaque garçon me pose la question : As-tu déjà rencontré Kylian Mbappé. Auteur la veille d’un doublé en Ligue des champions, il est acclamé comme le messi et bien souvent les plus jeunes enfants ne connaissent rien d’autre de la France, si ce n’est la star du Paris Saint-Germain.

À mon tour je m’intéresse à leur passion, leur famille ou leur souhait pour le futur. Au même titre qu’en Mongolie ou en Inde, la majorité souhaite partir étudier et travailler à l’étranger. Leurs désirs confirment mes certitudes, le pays se vide de sa matière grise et seul reste au Timor ce qui n’ont pas d’autres choix. L’Australie, le grand voisin du Timor, a opéré tout un système pour capter les cerveaux du pays : bourses d’études, permis vacances travail, écoles à Dili fournissant un diplôme australien… Il est vrai qu’en interrogeant les jeunes lycéens, la moitié rêve d’y partir. Le vieux continent ne fait plus rêver comme avant…

Après une petite semaine à Dili, je plie bagage et me rends à l’aéroport, aux allures d’une gare meusienne désuée, l’aventure prend désormais place en Australie.

 

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Jean-Pierre

Je vois enfin que les gares meusiennes sont une référence pour le grand voyageur !

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