Le pays de Toraja – Poucepour1

Le pays de Toraja

Voir une mère pleurer son fils est sans nul doute la chose la plus dure à laquelle j’ai assisté au cours de ce voyage. L’horloge affiche 9 heures lorsque j’arrive dans le paisible village de Bokin, réputé pour son café d’exception. Cependant, le destin en a décidé autrement, et l’heure n’est pas à la dégustation aujourd’hui. En approchant du bourg, une procession de femmes en noir, le visage creusé et miné par la tristesse, se dirigent sous quelques chapiteaux. Intrigué, je les suis jusqu’à me retrouver face à un rassemblement de 400 personnes, toutes silencieuses.

De prime abord, j’ai l’impression de ne pas être à ma place et de pouvoir déranger ce moment solennel, mais un vieux monsieur aux cheveux grisonnants m’adresse un sourire et me fait signe de m’asseoir à ses côtés. Il me montre son t-shirt noir sur lequel figure une photo de Yussuf, ainsi que ses dates de naissance et de décès. L’effroi me saisit en réalisant que ce jeune homme est né le même jour et la même année que mon cousin ; il allait fêter ses 20 ans.

On m’apporte des gâteaux, du vin de palme, de la peau de cochon grillée et quelques Mentos. Je commence à discuter avec mes voisins de chapiteaux, parlant un anglais scolaire mais suffisant. Des camarades de classe, des voisins, des cousins et des connaissances viennent tous rendre un dernier hommage à celui qui a perdu la vie dans un accident de scooter la semaine précédente. Je fais alors le lien avec la croix en bois érigée il y a deux jours à la sortie de Rante Pao. Je réalise que je participe aux funérailles de celui dont toute la ville parle. Puis une musique religieuse se fait entendre et une dame d’une quarantaine d’années, vêtue d’un linceul blanc, me sourit et me demande si j’ai besoin de quoi que ce soit. Rétorquant que non, elle me fait signe de la suivre avec un large sourire.

Les proches pénètrent dans une petite pièce où repose le cercueil verni. La musique change de rythme et les 4 frères de Yussuf ouvrent le cercueil. Je découvre avec épouvante le corps inanimé du jeune homme. Son visage bleu, marqué par les blessures de l’accident, ne manque pas de bouleverser l’assemblée. La foule gémit, pleure et hurle dans cette pièce exiguë de 25 mètres carrés. Puis, poussant un cri déchirant, la grand-mère s’évanouit, suivie de la tante et de la dame en linceul blanc. On m’apprend qu’il s’agit de la mère de Yussuf. Les cousins l’évacuent dans un océan de sanglots, tout la pièce est en larme. Un des frères, dans un autre éclat de désespoir, saisit le cadavre et le secoue, comme pour le ramener à la vie.

Aussitôt après avoir repris ses esprits, la mère fonce vers le corps de son fils, paniqué et horrifiée. Sa détresse est palpable et me touche profondément. J’oublie un temps la foule oppressante pour admirer la scène déchirante d’une mère réalisant que son fils a perdu la vie. Tout son désarroi se lit sur son visage, un visage que je suis certain de ne jamais oublier. L’événement m’affecte au plus au point, c’est la première fois de ma vie que j’assiste aux obsèques d’une personne plus jeune que moi.

Le pays de Toraja, célèbre pour ses cérémonies et rituels funéraires où des buffles sont sacrifiés, souvent par dizaines, m’offre aujourd’hui un visage bien différent. Aucun buffle n’est mis à mort, l’heure ne semble pas être à la tradition ou au rite mais à la peine, au chagrin et à la tristesse. Je vous rassure, cette région vaste comme la Meurthe-et-Moselle ne se résume pas à un royaume des morts. En réalité, c’est peut-être l’endroit où j’ai rencontré les gens les plus aimables et accueillants de tout mon voyage. Une simple demande d’orientation pour savoir où installer ma tente se transformait systématiquement en invitation à passer la nuit chez l’habitant.

C’est ainsi que je séjourne une semaine chez Nelce et son adorable famille. Elle vit avec sa sœur, son père, son fils et sa fille. Je retrouve alors la chaleur d’un foyer, le plaisir de sourire à des enfants chaque matin, de jouer aux cartes avec un grand-père en prenant mon café ou encore de ne pas ranger ma brosse à dents tous les soirs. L’incertitude liée aux repas et à l’hébergement n’est plus, je peux pleinement me concentrer sur la découverte des environs. Je suis alors les nombreux conseils de Nelce qui me recommande les villages à visiter, les panoramas à observer et les marchés à ne pas manquer.

Les petits hameaux, perchés dans les montagnes, apparaissent comme coupés de la civilisation. Les routes menant à ces bourgades sont rarement goudronnées, les hommes travaillent leurs rizières sans machine et les paysages enchanteurs me donnent l’impression d’un autre monde, à l’image de Huay Bo au Laos. Chaque village abrite plusieurs églises, le peuple de Toraja étant majoritairement chrétien. Pour la première fois depuis un an, (depuis la Géorgie) des croix, des statues de Jésus et d’autres symboles chrétiens ornent les montagnes. A l’heure de la messe, les églises sont pleines et les fidèles parfois trop nombreux n’hésitent pas à installer des chaises et des chapiteaux pour suivre l’office depuis le parvis. Mon prénom, associé à l’évangéliste Luc (connu sous le nom de Luka par les Indonésiens), m’attire la sympathie des habitants et suscite des invitations à partager un café ou un repas.

Les villages, caractérisés par leurs Tongkhonan, qui signifient littéralement “viens et assieds-toi” en dialecte local, servent à la fois de résidences traditionnelles et de greniers à blé. Leur forme, semblable à celle d’un bateau renversé, est ornée de sculptures, de peintures et de décorations représentant une centaine de motifs différents. J’ai la chance de mettre la main sur un livre en anglais qui explique la signification de ces motifs, évoquant tantôt la fertilité des terres, l’amour familial, la santé des nouveau-nés… Selon certaines légendes, la forme caractéristique des Tongkhonan trouve son origine dans le passé maritime des ancêtres des Toraja, qui auraient retourné leurs bateaux pour s’abriter lors des tempêtes de mousson. D’autres sages y voient la forme des cornes de buffles, animal d’une importance capitale dans cette région.

Grâce à mes hôtes, je suis introduit dans de nombreux événements : mariage, messe, anniversaire, conférences, enterrement… Nelce a le bras long ! Je visite le Pasar Bolu, marché aux bestiaux de Rante Pao, accueillant l’espace d’une journée un millier de buffles. Symbole des cérémonies funéraires des Toraja, ils servent à porter l’âme du défunt jusqu’au paradis. En effet, ces animaux accompagnent l’âme du défunt jusqu’au paradis ; un périple qui consiste à franchir 100 montagnes et 1000 vallées, avant de passer les portes du paradis, ouvertes par les cornes des buffles. Cette importance des buffles en tant que montures solides se traduit parfois par un endettement sur plusieurs années pour les familles, afin de remplir cette obligation sacrée.

Alors que je me promène dans les allées du marché, je suis frappé par la diversité des races bovines exposées. La robe, la taille, les cornes, la dentition, la couleur des yeux, les sabots… la langue de Toraja comporte une vingtaine de mots différents pour désigner ce que nous appelons simplement “buffle” en français, chacun étant associé à une variation spécifique. Les éleveurs des villages environnants sont ravis de me partager les particularités de leurs troupeaux. “Les miens sont tachetés, 50 millions de roupies l’unité”, explique fièrement l’un d’eux. “La mienne a les yeux bleus, tout comme toi, et elle est à 100 millions !” Ces prix, atteignant les 5000€, représentent une somme colossale, équivalente au salaire moyen de deux années de travail.

Le lendemain j’assiste à un enterrement, cette fois-ci bien plus ancré dans la tradition. Le défunt, âgé de 70 ans, a lutté contre un cancer pendant plusieurs années et l’atmosphère de tristesse et de chagrin qui régnait pour les funérailles de Yussuf n’est pas présente aujourd’hui. Parmi les 500 personnes conviés, seule la veuve semble être bouleversée. Les invités se divertissent en jouant aux cartes, en pariant, en fumant des cigarettes, en dégustant du vin de palme et en faisant griller des cochons.

La cérémonie proprement dite, consister en une homélie du pasteur et aux sacrifices de plusieurs buffles. Le spectacle est assez violent, les buffles étant égorgés à seulement quelques mètres des personnes. Se débattant et agonisant parfois pendant jusqu’à cinq longues minutes, les buffles aspergent de sang les premiers rangs. Une fois les animaux découpés, des morceaux de viande sont distribués aux familles que la veuve et ses enfants souhaitent honorer. Comme dans un immense “take away”, pour reprendre les mots de Lendong, mon voisin qui m’explique les rites, des centaines de personnes attendent leur part de viande. Le repas est ensuite servi, marquant la fin des funérailles. Les membres les plus proches restent pour organiser des combats de coqs afin de se divertir, tandis que d’autres s’attellent au nettoyage des lieux, le jardin de la maison étant noyé dans le sang versé aujourd’hui.

Je prends un immense plaisir à passer plus d’une semaine chez Nelce et à explorer son magnifique pays de Toraja. Pendant mon séjour, le grand-père m’apprends quelques mots de la langue torajane tandis que je lui enseigne les équivalents en anglais. Il les consigne méticuleusement dans son carnet, où sont également inscrits nos scores des parties de cartes. Ces rudiments linguistiques agissent comme des clés, m’ouvrant encore plus de portes qu’à l’accoutumé ; ateliers de décoration des Tongkhonan, plantation de café ou conférences. Les habitants sont ravis de voir un étranger s’attarder plus de trois jours, et surtout, capable de communiquer un peu dans leur langue. Un simple sourire et un intérêt sincère pour la région semblent suffire à conquérir les cœurs des habitants. Toraja est bien plus qu’un endroit attachant, je réalise maintenant que j’y ai laissé un petit morceau de mon âme. Il y a des moments dans la vie dont on sait instantanément qu’ils resteront gravés dans notre mémoire pour toujours, et Toraja est de cette trempe là.

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Jean-Pierre

et les Gaulois qui pensaient que tout se termine autour d’une table bien garnie !

Bonicho

Très beau récit et bien triste et les traditions peuvent nous choqués mais la mort fait partie de la vie et c est intéressant de savoir comme ça se passe ailleurs

Christine Hartmann

Merci Lucas pour ces témoignages et récits très poignants des us et coutumes de cette région que je vais noter dans mon carnet de voyage

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