24 heures pour l’étérnité – Poucepour1

24 heures pour l’étérnité

Pas un seul moment j’aurai imaginé que l’apostrophe du vieil homme que je venais de quitter serait vrai. Quinze heure vient de sonner à la tour de la mairie d’Ankara, je me sépare d’Alfred, un soi-disant gardien de musée qui fait la manche. En revanche il n’est pas comme ces autres mendiants, il a quelque de chose dans le geste et dans la parole, un petit quelque chose qui retient mon attention. Au fil de la discussion je commence à m’attacher à lui et au moment de nous séparer je lui donne une petite pièce pour qu’il puisse s’acheter un repas chaud. C’est alors qu’il me lance : « Dieu te le rendra 10 fois ». Je n’y prête pas mots et je commence ma visio avec les élèves de Liverdun, pour leur présenter la culture Turque.

Ce soir je dors chez Nyiazi, un hôte que j’ai trouvé sur l’application Couchsurfing. Je dois le retrouver à 19h, il a insisté car il commence tôt le travail demain. En montant dans le bus qu’il m’avait indiqué – je m’autorise à prendre les transports en commun dans les grandes agglomérations – je me rends vite compte qu’il part à l’opposé de la ville. Vite descendu je réalise l’erreur ; je suis dorénavant à 10 km de chez lui, je n’ai plus de batterie de téléphone – merci la visio – et il est 18h45.

L’angoisse commence à monter. Soyons logique, je dois d’abord charger mon téléphone pour retrouver l’adresse, j’aviserai ensuite comment m’y rendre. En entrant dans un salon de thé je commande quelques Simit – Bretzel Turc – avec une bonne tasse de thé. Un blond aux yeux bleus dans un café en banlieue d’Ankara ça ne passe pas inaperçu et le barman commence à discuter avec moi. Grand fan de football il me trouve une ressemblance pour Antoine Griezmann, que c’est étonnant, mais comme le dit si bien mon père : « même si c’est étonnant, n’aies pas l’air étonné ».

 Ma batterie se recharge et Murat me confie son rêve, voir la Tour Eiffel ! C’est alors que je retire mon pull, pour lui montrer fièrement mon t-shirt « France 2024 », au sein duquel la lettre A est représentée par la célèbre tour parisienne. Le barman s’effondre, me prends dans ses bras, me ressert du thé et m’offre des Baklava pour me remercier. Quelle générosité ! Pour moins d’un euro je viens de recevoir deux Simit, deux tasses de thé et trois Baklava !

C’est amer que je m’extrais du salon car je décide finalement de rejoindre à pied le domicile de mon hôte. Il se trouve à 10 km de là, il est 19h10 et je ne peux plus me permettre de rater un autre bus ! Décision un peu folle mais je sais qu’en marchant vite je peux rejoindre le domicile en une heure, contre un temps complétement incertain si j’attends un bus. C’est essoufflé et exténué que j’arrive à 20h00 chez Nyiazi qui en a profité pour préparer un bon repas.

La soirée est passionnante, il est ingénieur dans le même domaine que moi, passionné de cyclisme et de course à pied, j’ai l’impression d’avoir trouvé mon double turc ! Discuter de la mécanique des fluides numériques, de comment optimiser les pâles d’un turbocompresseur de fusée, de programme d’entrainement pour un semi-marathon, ou simplement de comment concilier travail, sport et voyage au sein d’une vie d’ingénieur fût diablement enrichissante. Nyiazi ayant pitié de mes cernes, me laissera finalement ses clés pour que je puisse rattraper mon sommeil, et partir en pleine forme vers la Cappadoce.

Au réveil, j’apprécie le calme d’un appartement et de tout le confort dont il regorge. C’est bête mais remplir sa gourde d’eau potable – l’eau du robinet ne l’étant pas en Turquie -, utiliser un sèche-cheveux ou bien aller aux toilettes sans verrouiller la porte, sont d’autant de petits plaisirs que je n’avais pas eu depuis bien longtemps. En marchant quelques kilomètres j’arrive à une station-service, endroit idéal pour commencer le stop.

Je commence à avoir mon petit rituel pour maximiser mes chances ; je dépose mon sac à dos, je me recoiffe et je sors mon texte traduit pour présenter ma situation en turc. Je me dirige alors vers la première voiture du jour, à milles milles d’imaginer ce qui allait suivre. Un père et son fils m’accepte tout de suite, me font monter dans le véhicule, c’est bon, je roule vers ma destination ! Si heureux de savoir qu’ils vont me déposer à quelques kilomètres du convoité lac de sel, je commence à nouer conversation, tout content et reposé de ma grosse nuit.

Kosta et son papa sont originaires d’Antioche, épicentre du séisme. Ils ont tout perdu avec le tremblement de terre : travail, maison et le grand père de Kosta. Ils ne leur restent qu’une voiture avec quelques sacs d’affaires, la situation est absolument tragique et je suis bouleversé. Ce brave homme m’offre un café, des gâteaux et surtout les meilleurs conseils pour bien visiter la région alors qu’il n’a plus rien. Notre discussion est très intéressante, possible grâce au téléphone de Kosta qui nous permet de faire la traduction de nos propos. Mon niveau de turc ne me permet d’avoir que échanges superficiels.

Suite au séisme l’homme a perdu son emploi de cuisinier car le restaurant n’est plus. Il a séjourné un mois chez son frère à Ankara mais comme ce dernier ne peut plus l’héberger il traverse l’ensemble du pays pour se rendre chez son cousin qui est prêt à l’héberger pour un temps. Echanges émouvants, propos touchants et réflexions sur la générosité humaine malgré les épreuves s’en est suivi.

Au moment de nous séparer, le père de Kosta me glisse un billet dans la poche. Je m’offusque expliquant déjà toute la bonté dont il a fait part. Rien n’y fait, il se fâche et hausse el ton pour me donner de l’argent. C’est tout penaud que j’accepte, je le prends dans mes bras et salue la voiture qui repart, encore interloqué de son insistance.

Une fois arrivé sur le lac de sel à quelques encablures de là, les larmes me tombent, je m’effondre sous les émotions. Que vient-il de se passer ? Je viens de recevoir de l’argent d’un homme qui a tout perdu ? Quelle claque ! Je n’arrive pas à réaliser l’extrême générosité du papa de Kosta. Imaginez que vous venez de perdre votre maison, vous n’avez plus qu’une voiture avec quelques sacs, vous prenez un autostoppeur et lui offrez de l’argent ? D’autant plus que la somme équivaut à une nuit d’hôtel, ce n’est pas rien !

C’est en admirant les reflets du soleil sur ce lac fait entièrement de sel que je repense aux paroles d’Alfred. Tout éberlué de voir qu’en moins de 24h sa parole fut exaucée. Donnez et il vous sera donné, sans doute la meilleure des mentalité pour ce genre d’expérience humaine. Je comprends mieux Ludovic Hubler qui après 5 ans autour du monde, rentrait en France pour proclamer ; « Je viens de faire les meilleures études du monde, mon voyage vaut tout les diplômes, car j’ai étudié à l’école de la vie ».

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