Alors peut-être ? – Poucepour1

Alors peut-être ?

Le 28 novembre 2023, je profité d’une journée de repos pour me rendre à Muang Noi, retrouver Internet, appeler ma famille et me renseigner sur les procédures de visa pour l’Indonésie. Tant de voyageurs rencontrés à la guesthouse de M. Kee m’ont vanté ses merveilles, son dépaysement et la gentillesse de ses habitants. Je trépigne d’impatience à l’idée de tendre le pouce là-bas !

En me connectant sur un forum de voyageurs, regroupant les dernières informations pour obtenir les visas des différents pays, mon regard s’arrête sur un communiqué qui va changer le cours de mon voyage : “À compter du 1er décembre 2023, les ressortissants français seront exemptés de visa pour entrer sur le territoire de la République populaire de Chine, pour une durée de 15 jours”. Je n’en crois pas mes yeux, je relis l’information, je vérifie sur d’autres sites et je rappelle même mon père pour que ce dernier pose directement la question à l’ambassade. Trois minutes plus tard, je reçois son texto : l’information est vraie !

Je n’arrive pas à dormir ce soir-là. La Grande Muraille, Marco Polo, les routes de la soie et la Cité interdite de Pékin me tiennent éveillé toute la nuit. Le lendemain matin, je regarde frénétiquement les sites touristiques, je recontacte mes amis chinois à qui j’avais fait part de mon projet et je ne me lasse pas de contempler la carte du monde, jubilant de l’immense territoire qui vient de se débloquer !

C’est alors qu’une idée folle me traverse l’esprit ; revenir tout à l’ouest, au Xinjiang, là où 7 mois plus tôt mon rêve de relier la France à son antipode s’était brisé ; la Chine avait refusé mon visa et j’avais été contraint de prendre l’avion pour survoler l’Afghanistan et continuer sur les routes indiennes. En analysant la carte de Chine, je prends connaissance d’Aksou, une préfecture locale située à 150 km du lac Alakul, le lac gelé situé à 3600 mètres d’altitude que j’avais atteint en mai dernier.

Et si tout redevenait possible ? Ce sentiment de pouvoir recommencer mon projet là où je l’avais arrêté est inqualifiable. Le Laos étant situé à 5000 km du Kirghizistan, un peu moins de 3 jours de train non-stop me permettraient de m’y rendre, de reprendre l’autostop, cette fois-ci en direction de Pékin, à 4000 km de là… À part 150 km à travers l’Himalaya, j’aurais réalisé l’intégralité de la distance ! L’horloge de mes envies les plus folles se remet à tourner ; alors peut-être ?

Dix jours plus tard :

J’ai effleuré sa tête au Kazakhstan, exploré son cou en Inde, ressenti son ventre au Népal, touché ses pieds au Laos, et caressé ses orteils au Vietnam. Aujourd’hui, le dragon chinois m’ouvre ses portes lorsqu’une charmante douanière appose le tampon du 18ème pays de mon voyage, j’ai du mal à y croire, j’y suis ! En effet, depuis 7 mois, je tourne autour de la Chine ; j’ai visité 7 de ses pays limitrophes, de l’Altaï au Pacifique en passant par l’Himalaya. Quelle satisfaction que d’entrer en Chine, apparaissant à mes yeux comme la pièce manquante de mon puzzle de voyage en auto-stop à travers le monde !

Une fois n’est pas coutume, je suis projeté dans un univers n’ayant rien à voir avec tout ce que je connais. Un petit problème apparaît néanmoins, aucune de mes cartes bancaires ne fonctionne. Mettant cela sur le compte de distributeurs hors service, je me lance à corps perdu dans l’autostop, sans un seul yuan en poche. Je trouve facilement plusieurs chauffeurs qui foncent à toute vitesse sur les méga autoroutes chinoises. Ces derniers m’invitent aux restaurants, m’offrent des fruits, des boissons et sont curieux de connaître mon projet. De nombreux préjugés et stéréotypes que je pouvais nourrir sur ce peuple s’évanouissent en une seule journée.

Mon problème de carte bancaire persiste ; impossible de retirer ni même d’effectuer le moindre paiement. Ma Visa a fonctionné partout, sauf en Chine où on m’avait refusé mon visa, quelle ironie. Je crée alors un compte sur Alipay, l’application chinoise de référence permettant de payer avec son téléphone, simplement en scannant un QR code. Je relie ce nouveau compte à ma carte bancaire et le tour est joué ! Je peux acheter mon ticket pour Aksou et j’embarque à bord du train, après avoir montré au minimum 10 fois mon passeport.

À plus de 120 km/h, je m’émerveille devant la toile mouvante des paysages chinois défilant derrière la fenêtre du train. Les montagnes, jadis couvertes de jungles, laissent place à des vallons, des lopins agricoles, des rivières délicates et des forêts aux mille nuances automnales. Les temples trônent majestueusement au sommet des collines, les jardins s’épanouissent en floraisons variées, les villas se succèdent, et l’opulence devient la norme. Puis, les montagnes persistent, mais la végétation se retire peu à peu. Les métropoles laissent la place aux villes, les villes aux villages, et les villages aux déserts.

À mesure que je progresse vers le Nord-Ouest, le mercure s’affole. Perdant en moyenne 1°C par heure, je passe de 30°C à -10°C. Comme un
symbole, la neige que j’avais laissée au Kirghizistan fait son retour. La dégringolade des températures se poursuit au même titre que le niveau de vie. Si lors de ma première journée j’ai été effaré par les aménagements gigantesques, les armadas de grues, les armées de bulldozers, les légions de gratte-ciels, les compagnies de centres commerciaux rivalisant de néons, ou encore aux foules de Chinoises sirotant leur bubble-tea, je ressens désormais l’amère sensation de pénétrer une Chine oubliée.

Le gris, voilà tout ce qui en ressort. J’hésite à qualifier les maisons d’abandonnées ou en construction. Les voies rapides délaissées, les couleurs évanescentes, laissent un tableau en demi-teinte. À mesure que je progresse vers l’Ouest, un retour dans le temps s’amorce. Les signes d’une technologie avancée se raréfient. Les maisons en bois bricolées, les cultures vivrières, les poteaux électriques rouillés, les usines désertées et les décharges publiques pullulent. Dans les villes, des HLM staliniens, des mégastructures faites de béton, des usines plus archaïques que jamais et la démesure dictent la cadence. Les marques chinoises se font aussi plus rares ; je retrouve des Nissan, des Mercedes, des Volvo ou encore des Renault. À l’image des paysages et du développement économique, les physionomies des passagers changent aussi. Adieu les Hans, je retrouve des visages de Kazakhs, de Mongols ou d’Ouzbeks. Arriverais-je à la périphérie de l’empire du milieu ? Tout ce que je sais, c’est que j’ai encore 40 heures de train et 2500 kilomètres pour rejoindre Aksou…

Le sommeil est léger, perturbé par la torpeur glaciale de la nuit. Lové dans mon sac de couchage, adossé au chauffage d’appoint, je guette les premiers rayons du soleil illuminant la steppe infinie. L’homme semble avoir disparu ; aucune ville ni hameau ne se dessine à l’horizon. Depuis 500 km, le train n’a pas fait halte. Rien ne subsiste, si ce n’est des amas de roches ocres, grenats et noires, ponctuant un paysage lunaire. Le nez collé à la vitre, je scrute la moindre route ou le moindre véhicule, en vain. C’est donc ça Gobi, le néant ? Désert ou taïga, je prends conscience que faire 4000 km en plein hiver est peut-être de la folie…

Exceptionnellement le train daigne s’arrêter dans des gares fantômes. Je profite de ces arrêts pour m’étirer et dégourdir mes jambes. Une fois que les sifflets des contrôleurs ont retenti, que les moteurs se sont tus, un silence total règne. L’air glacial, dénué de vent, n’offre même pas une brise. Seuls les inhalations des fumeurs et les talonnettes des passagers brisent la quiétude des steppes chinoises. Sur le quai, les panneaux sont désormais inscrits en mandarin et en arabe, l’alphabet utilisé par les Ouïgours. Quel accomplissement que de voir cet alphabet ici ! Les caravansérails et les routes de la soie sont bel et bien là, même au fin fond de la Chine.

Lancé à pleine allure dans la steppe, le train K1502 arrive après 50 heures de rails aux contreforts de l’Altaï. Se dressant là, au loin d’une steppe qui n’en finit plus, ces géants règnent sur un empire de solitude. Les nuances colorées, les maigres reliefs et les traces de la civilisation humaine se sont effacés au profit d’un paysage plat, monochrome et dépourvu de toute perspective. Ces monts nous accompagnent en toile de fond pendant près d’un millier de kilomètres, tout le long que nous longeons la frontière mongole.

Encore plus loin, au terme de 70 heures de trajet, la steppe s’arrête. C’est la fin du désert, la fin de la Chine. La neige apparaît alors, puis de gigantesques montagnes se dressent à l’horizon ; l’Himalaya. Au fur et à mesure que nous nous rapprochons, je prends conscience de leurs dimensions hors normes. Le K1502 alterne alors entre tunnel et viaduc, s’élevant toujours un peu plus. Les paysages sont grandioses, le manteau blanc recouvre tout. Je ne peux m’empêcher d’être ému. Après 3 jours de trajet incessant depuis le Laos, me voici désormais à 150 km du Lac Alakul, prêt à partir pour Pékin ! Si j’ai relié les Cévennes à l’Himalaya sans discontinuité, il est désormais temps de relier l’Himalaya au Pacifique ; alors peut-être ?

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Oktar

Et comment tu as rejoins Kunming depuis le Laos ? On prévoit la même chose !

Jean-Pierre

Incroyable ! Presque plus facile que de faire Nancy – Besançon en train…

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