Gobi en stop – Poucepour1

Gobi en stop

Abasourdi par les -10°C de la ville d’Aksou, ses avenues interminables et ses tours de béton toujours plus hautes, je cherche péniblement le meilleur endroit pour tendre mon pouce. Ce matin, je suis angoissé comme rarement je l’ai été. Était-ce une bonne idée de revenir ici, à 100 km de la frontière kirghize ? J’ai 4000 km de désert à traverser pour rejoindre Pékin, et mon passeport ne me laisse plus que 10 jours sur le territoire chinois : c’est le début de Pékin Express.

Pendant deux heures, j’alterne entre marche et pouce levé pour quitter cette préfecture. Je suis frigorifié, mon pantalon est dur comme du fer et je ne sens plus mes doigts. Heureusement, la grande Odyssée peut débuter grâce à Amar, un travailleur se rendant à Urumqi, à 1000 km plus au Nord. Il m’embarque à un péage où la police chinoise, au fait de mes intentions, s’est mise à arrêter les voitures pour moi, une première ! Fier de son identité ouïghour, Amar me raconte les spécificités de son peuple et les similitudes avec ses voisins Kazakhs et Ouzbeks.

Un léger parfum d’Asie centrale flotte sur les steppes chinoises. Je retrouve la même religion, la même gastronomie, les mêmes langues et les mêmes paysages que de l’autre côté de l’Himalaya. Excepté les idéogrammes et les infrastructures, rien n’est vraiment chinois ici. Les bazars, les hadjis, les raisins secs et les théières font leur grand retour. En consultant une carte, tout s’éclaire : je suis à moins de 1000 km de Samarcande ou du Pakistan, mais à plus de 4000 km de Pékin. Je suis bel et bien retourné là où je m’étais arrêté en mai dernier, aux portes de la Chine.

En fin de journée, Amar me laisse à une grande aire d’autoroute, contenant restaurant, point de contrôle des forces policières ainsi qu’une myriade de magasins. Je commence alors à demander aux restaurateurs si, en échange d’un repas, je peux étendre mon matelas dans la salle bien au chaud. Après quelques refus, j’obtiens l’accord d’un chef cuistot. J’exulte de soulagement puis, au bout de quelques instants, il me fait signe d’aller rendre visite à un très bon ami à lui, anglophone. Réjoui de pouvoir communiquer et d’expliquer plus en détail ma situation, je le suis. Il me demande néanmoins de prendre mon sac à dos. Quelques 200 mètres plus loin, j’entre avec lui dans un vaste bâtiment, je franchis les différents sas servant à protéger du froid et je tombe nez à nez avec un commissaire de police criant : « Huzhao, huzhao » – passeport, passeport.

Les agents chinois m’assaillent de questions, se saisissent de ma précieuse pièce d’identité pendant que le restaurateur file à l’anglaise, quelle guet-apens ! Je me décompose et j’ai bien du mal à comprendre ce qui m’arrive, moi qui étais persuadé d’avoir trouvé un toit me voilà au poste de police…vais-je revivre ce que j’ai connu en Azerbaïdjan ? S’ensuit une heure d’interrogatoire décrétant que je ne peux rester ici. On me recommande de prendre un taxi ou de marcher une dizaine de kilomètres pour rejoindre la ville la plus proche muni d’un hôtel…

Déconfit, je commence légèrement à perdre patience ; je cherche simplement un endroit pour étendre mon tapis de sol. De plus, je suis retenu ici sans raison valable, toujours agacé de l’embuscade du cuisinier. Je développe alors mon défi, la notion d’autostop, mon lien avec l’université chinoise tout en relatant que ce matin même les policiers chinois m’avaient trouvé un véhicule. Comme une nouvelle possibilité inenvisagée quelques instants auparavant par la police, ces derniers se mettent alors à arrêter les véhicules. Le premier automobiliste répondant qu’il allait à Tourfan est encerclé puis mis en joug par 4 policiers tandis que l’un filme la scène et l’autre photographie sa plaque. J’embarque à ses côtés mais sous le choc de sa brève arrestation, un poil surjoué, il ne roule plus qu’à 30 km/h sur l’autoroute, il est traumatisé…

À 23 heures, devant le seul hôtel acceptant les étrangers à Tourfan, deux voitures de police m’attendent. Le prix est exorbitant. Après avoir refusé une première fois, expliquant que je n’avais jamais demandé à venir ici, le policier me demande combien je suis prêt à payer. Sous pression, l’hôtelier accepte mon offre de 10€, et pour se faire pardonner, l’agent de police m’offre un bon repas chaud. Quelle soirée mouvementée…

Le jour suivant, prof de math, conseiller municipal et contremaître me font arriver jusqu’à une insignifiante station-service où partout des camions s’entassent. Et pour cause, la route pour traverser Gobi est fermée. Je reste toute la journée là en attendant l’évolution de la situation. Le personnel m’invite à partager leur repas avec eux tout en m’offrant gâteaux et sodas. J’en profite pour discuter sur leur famille, leur condition de travail, leur passe temps ou leur culture. Heureusement en fin de journée la route est déneigée. Yunus le pompiste explique mon projet aux différents clients et grâce à lui je trouve un camionneur. À 23h nous quittons les lieux, sous les adieux de tous les employés.


Li roule continuellement de son levé à 8h jusqu’à minuit. Il s’octroie deux pauses de 40 minutes pour les repas tandis que quelques autres arrêts sont nécessaires pour retirer la glace qui s’accumule sous le camion, faire le plein de CNG ou effectuer les papiers pour passer d’une région chinoise à l’autre. Une main sur son volant, l’autre tenant sa cigarette, il appelle continuellement des amis à lui, le regard imperturbable, fixé sur l’horizon. Désert, steppes et toundra se suivent indéfiniment tandis que ma satisfaction de franchir Gobi grandit à chaque borne kilomètrique.

Ensemble, nous parcourons 2600 km, un record ! C’est près de 10 % de tous les kilomètres déjà effectués dans ce voyage. Tous les deux, nous surmontons les galères de la route : panne d’essence, embouteillages, mauvaise direction, déglaçage du camion … Un jour nous restons toute la journée à attendre que la station service ouvre. Le réservoir est vide, le chauffage du camion ne tourne plus et le mercure descend à -20°C : ma gourde gèle. Une autre fois Li se prend la tête avec un camionneur qui le double dans la file des bouchons. J’essaye de l’apaiser mais il serait prêt à en venir au main. Un après-midi je lui fait découvrir de la variété française, Claude François, Michel Sardou, Joe Dassin, Johnny… il apprécie et m’écoute même pousser la chansonnette.

Pendant 5 nuits, je dors sur la couchette supérieure du camion, 7 petites heures de sommeil. Je découvre pleinement le quotidien des chauffeurs poids lourds chinois : sans loisirs, sans passions, sans famille et sans repos, quelle vie ? J’essaye de le distraire, de converser avec lui, d’en apprendre plus sur sa vie et notre relation s’épaissit au fil des jours. Il me présente alors dans les petites auberges et cantines où nous nous restaurons. Les clients et le personnel l’assaillent d’une montagne de questions, tous plus épatés les uns que les autres de faire face à un « faguo » – un français.

Lundi matin, Li me dépose sur une aire d’autoroute à plusieurs centaines de kilomètres de Pékin. Les adieux sont poignants et je reprends le stop, alternant démarchage sur les aires de repos et balancement du pouce. Trois conducteurs me permettent de venir à bout de mon exploit : la traversée de la Chine. La fin de cette épopée est symbolisée par mon arrivée sur la place Tiananmen, épicentre du pays. J’explose de joie, quel triomphe, j’ai réussi.

Les larmes m’envahissent rapidement. Cette épopée, bien que concluante, fut éprouvante à un niveau inimaginable. Jamais je n’avais enduré des épreuves si exténuantes lors de cette aventure. Manque de sommeil, frayeur, désarroi, attente, faim et anxiété m’ont accompagné tout du long, rythmant mon quotidien d’autostoppeur… Constamment sous l’étreinte des 15 jours autorisés, du froid harassant n’autorisant que des déplacements d’une dizaine de minutes et de la distance à effectuer, ce trajet m’a plongé dans un état au-delà de l’épuisement. Trois nuits dans un train, une nuit dans un hôtel où j’ai pu m’installer après minuit suivi de 5 nuits dans un poids lourd ; je suis en mouvement perpétuel depuis une dizaine de jours. J’arrive lessivé à la capitale chinoise mais ayant toujours gardé ma foi dans le genre humain, j’ai réussi à relier l’Himalaya à Pékin en seulement 7 jours. Au passage je n’ai dépensé que 10€, l’argent de la chambre d’hôtel ; il faut dire que la générosité de mes conducteurs, des forces de l’ordre et des employés des stations services ont de loin dépassés mes attentes !

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Bonicho

Quelle aventure en effet très mouvementée et stressante mais t es réactif tu trouves toujours une solution bravo

Christine Hartmann

Reportage lnstructif à montrer à mon gendre routier quand il se plaindra de ses conditions de travail🤔😉
Bravo pour votre courage

Hamon Catherine

Que d’aventures. Je te suis sur Instagram depuis le début et la lecture des articles du blog sont vraiment intéressants. Aujourd’hui j’ai entendu ton interview sur RTL… Bonne suite et bon periple

Boukez

Incroyable cette aventure ! La richesse que tu as dû en tirer, tu dois être fier de toi ! Bravo
C’est une superbe rencontre ce chauffeur routier, un véritable guide

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