Tout est possible – Poucepour1

Tout est possible

Que connait-on réellement de la Mongolie, sinon ses steppes mystiques, ses yourtes éternelles et le grand Genghis Khan ? Beaucoup s’imaginent un pays champêtre, composé de vastes étendues où pullulent des campements dans les régions les plus hospitalières. On pense également aux conquérants qui ont terrassé les peuples asiatiques, développé les routes de la soie, ou établi un empire s’étalant sur toute l’Eurasie, du Pacifique à l’Adriatique, forgeant de surcroît l’histoire du monde.

Certes, le grand Khan est omniprésent. Son effigie orne tous les billets de banque, chaque ville compte plusieurs statues à son image, et chaque Mongol est capable de réciter ses exploits; allant jusqu’à lister ses petits enfants. Les musées font son apologie, mettant en avant l’art de vivre mongol à travers les chevauchées dans les steppes, les sports de combat, la musique traditionnelle et une alimentation extrêmement carnée, formant ainsi l’identité nationale.

Mais le pays à la plus faible densité de population serait-il figé dans un décor enchanteur et un glorieux passé ? Nostalgique d’un âge d’or révolu, quelle est la réalité de la Mongolie au XXIe siècle ? Abordant cette nation à contre-courant, j’ai souhaité la découvrir à travers les yeux de ceux qui en façonnent l’avenir : la jeunesse du pays. Publications sur les groupes Facebook ainsi que repérage des établissements d’enseignements m’ont permis d’y arriver.

Lors de ma deuxième soirée en ville, je fait la connaissance de Baska, un jeune étudiant de 18 ans ayant vécu quelques années de son enfance à Montpellier. Ambitieux, déterminé et d’une grande générosité, à l’image de son peuple, il me partage son parcours et ses projets : « Je ne veux pas rester en Mongolie, c’est un pays corrompu sans débouché pour moi. Comme je parle français, je veux aller au Canada». Curieux je lui demande ; « Pourquoi le Canada ? »,  « Il fait trop chaud ailleurs » me rétorque t-il. Baska prépare un examen pour intégrer une université canadienne à la rentrée prochaine, considérant cela comme une formidable porte d’entrée sur le monde occidental, le rêve.

Après notre séparation, mon esprit est assailli de questions pendant de longues heures. Baska est-il un cas isolé ? Son point de vue serait-il partagé par d’autres étudiants ? Pour le savoir, il me faut interroger d’autres personnes, en particulier les lycéens, afin de déceler si cette idée prédomine déjà chez les plus jeunes, en particulier à l’adolescence.

Le lendemain, je pénètre dans le « Kollej Politeknik » d’Oulan-Bator, une sorte de lycée professionnel formant des maçons, des électriciens, des mécaniciens et des techniciens industriels. Fort de 2000 étudiants, c’est l’un des plus gros lycées du pays. Avec un peu de culot et d’audace, j’arrive en à peine 5 minutes dans le bureau de la directrice. Très vite emballée par mon histoire, elle m’installe dans un fauteuil, m’offre une délicieuse part de gâteau ainsi qu’une tasse de thé. Le temps de ma dégustation, elle dévore mon blog, émerveillé par tout ce que j’ai fait. Peu de temps après, arrivent les professeurs d’anglais, je vais passer la matinée avec eux et leurs élèves.

Au cours des deux jours passés dans le lycée, je rencontre 5 classes et une centaine d’étudiants. Si le niveau en anglais des jeunes Mongols est parfois balbutiant – Touy doit sans aucun doute avoir un meilleur niveau – les professeurs d’anglais n’hésitent pas à jouer les interprètes, créant un véritable échange. C’est souvent la première fois qu’ils conversent avec un étranger, une excellente opportunité pour pratiquer l’anglais. Je profite de ces interactions pour questionner les élèves, m’offrant ainsi un moyen privilégié d’explorer leur culture et de répondre à mes propres interrogations.

Parmi les 120 élèves rencontrés, près de la moitié aspire à travailler à l’étranger. Dans la classe des étudiants automobiles, cette proportion atteint 80 %, avec le rêve ultime de travailler dans une usine Mercedes ou BMW en Allemagne. La plupart étudient l’allemand en parallèle de l’anglais. Cela me surprend profondément. La majorité de la jeunesse mongole ambitionne de quitter le pays, sous le regard neutre mais complètement bienveillant du corps enseignant et de la génération supérieure…

En guise de reconnaissance pour mes interventions, la directrice m’invite au restaurant et m’offre la possibilité de dormir à l’internat. “Nous avons des chambres disponibles avec les vacances qui arrivent, tu peux y séjourner”, me confie-t-elle. Autour d’une table dans un somptueux restaurant situé au 12e étage d’une des plus grandes tours de la ville, je partage mes constatations avec elle. Peu étonnée, elle m’explique que sa propre fille est partie étudier en Irlande et, depuis qu’elle est tombée sous le charme d’un joli roux, elle y est restée.

Les plats se succèdent, tous partageant la même caractéristique : la viande. Bouillon de bœuf en entrée, escalope de poulet en plat principal et hot-dog en dessert ; il semble que les Mongols ne consomment pas de la viande trois fois par jour, mais bien trois fois par repas ! La directrice me pose alors de nombreuses questions, supposant à son tour que je voyageais pour trouver un emploi. À la suite de mes réponses, elle semble stupéfaite, car pour les Mongols, le voyage se résume à travailler à l’étranger, rien d’autre.

En soirée, je me rends à l’internat où je tisse des liens avec d’autres étudiants venant des quatre coins du pays. Alagh, âgé de 15 ans, habite à Ulan Gom, à près de 1500 km de là. Il ne rentre chez lui que deux fois par an. Arraché à ses prairies natales, il a quitté la yourte familiale pour se retrouver, à présent, au troisième étage d’une demeure dans une capitale de deux millions d’habitants. Comment ne pas poursuivre sur cette lancée, rêver en grand et viser la lune ?

L’évolution sociétale qu’Alagh a traversée récemment me semble bien plus significative que ce qu’il aurait pu expérimenter par un simple changement de métropole. En d’autres termes, passer d’un village mongol isolé, niché au cœur de la steppe, à une ville mondialisée et occidentalisée, même si elle demeure mongole, se présente comme une expérience nettement plus marquante que le simple passage d’Oulan-Bator à une ville européenne ou nord-américaine. En suivant ce raisonnement, le désir insatiable de s’expatrier semble naturel, s’inscrivant dans la continuité d’une ascension sociale initiée lorsque Alagh a quitté son village.

Bien loin d’être un cas isolé, de nombreux étudiants mongols, ayant abandonné leurs yourtes pour Oulan-Bator et bénéficié d’une éducation, nourrissent le désir plus fort encore de travailler à l’étranger. À l’inverse, les lycéens originaires de la capitale sont souvent moins enclins à partir, comme si leur monde s’arrêtait aux frontières de cette ville. De part leur culture, les descendants des nomades ne sont pas attachés à une terre et s’exilent bien plus facilement à l’inverse des citadins.

La puissance de ces jeunes, aspirant à une grande aventure en s’exilant loin de leur patrie, s’explique par le fait qu’ils ont déjà accompli l’exploit de s’extraire de leur village, ce qui était le plus difficile. Poussé par une idéalisation du monde occidentale, ils ne sont plus qu’à un petit pas d’atteindre l’évolution sociale absolu ; passer de bergers mongols analphabètes à des techniciens qualifiés dans une usine allemande. 

Ils incarnent un cas unique dans l’histoire, étant les pionniers d’une nouvelle génération où tout est possible. À ce titre, ils saisissent chaque opportunité de la vie pour construire le meilleur avenir qui soit et réaliser leurs rêves. Si l’on pouvait encore en douter, les étudiants mongols viennent de le prouver une fois de plus ; tout est possible. La seule limite semble être notre imagination.

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Hamon Catherine

C’est en étant le plus proche des locaux que tu peux vraiment appréhender les envies et desirs des habitants, et dans ce cas des jeunes. En te rencontrant ces jeunes vont conforter leur idée que partir est faisable. Bonne continuation à toi et tres bonne année 2024.

Fred Martin

Encore de belles rencontres ; effectivement on entend très peu parler de la Mongolie; on y a vu il y’a qq temps déjà «  rendez-vous en terre inconnue « c’était très intéressant mais te lire est passionnant. Merci pour ton partage et la richesse de tes récits.

Bonicho

Comme d habitude récit très intéressant merci Lucas de nous raconter tout ça

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