L’Empire du milieu – Poucepour1

L’Empire du milieu

Comment résoudre cette équation : 3000 km d’auto-stop, 15 jours imposés par le visa, et ma soif de découvrir l’empire du milieu ? Mon esprit d’ingénieur s’active pour élaborer une solution : vivre à fond ! Rarement, au cours de mes 11 mois de voyage, ai-je vécu une telle intensité. Nuits écourtées, journées débordantes, absence de repos, et émerveillement perpétuels définissent ces deux semaines en Chine.

Ma traversée rapide du désert de Gobi, couvrant 500 km à travers des paysages immaculés, m’amène à Ulan Qab. Cependant, dans cette métropole de 2 millions d’habitants, trouver un hébergement devient un véritable défi, les hôtels refusant systématiquement les étrangers. Désespéré face à la perspective de dormir dehors par -25°C, je me fais remarquer dans le hall d’un établissement. Quatre étudiants bienveillants me prennent sous leur aile, m’escortent en taxi jusqu’à l’unique hôtel 5 étoiles autorisé, et prennent généreusement en charge les 2/3 du montant exorbitant de la chambre. À peine croyable, je me retrouve dans une suite luxueuse équipée d’une baignoire, d’un fauteuil Voltaire, et d’un écran plat pour célébrer la Saint-Sylvestre. Néanmoins, la leçon est retenue : il me faut trouver un moyen plus facile et moins angoissant de me loger.

Le lendemain, je fais la connaissance de Jacob via Couchsurfing, un immigré philippin enseignant l’anglais à l’école primaire. Sa situation n’est pas unique, de nombreux postes de professeurs d’anglais sont occupés par des internationaux ; faisant partie de la nouvelle approche éducative chinoise visant à former une génération bilingue. Ensemble, nous explorons la ville, dont le principal attrait réside dans son centre commercial. Concerts, tubituba et voiturettes électriques animent les allées de ce mégacentre commercial ultramoderne. Néons, casques de réalité virtuelle, et paiement par reconnaissance faciale me catapultent dans la Chine de 2024, une nation futuriste et plus capitalisée que tout autre pays de mon voyage.

Au pays du marteau et de la faucille, la consommation semble être devenue la nouvelle religion d’État. Avec la virtualisation totale, l’argent n’échappe pas à cette transformation. Une fois immatériel, il n’est rien d’autre que des points sur un compte WeChat ; l’application chinoise regroupant banque, réseaux sociaux, GPS, etc. Les Chinois deviennent alors frénétiques à l’idée de dépenser leurs points. Musées, opéras, bibliothèques, parcs ou cinémas sont introuvables ici, un loisir rime systématiquement avec utiliser ses crédits, que ce soit dans un bon repas, des vêtements ou une voiture. On ne peut s’empêcher d’imaginer la réaction de ce pauvre Mao face à ces millions de Chinois sirotant leur bubble tea en faisant du shopping tout en s’empiffrant de fast-foods… c’est donc ça le communisme à la chinoise ?

Jacob est par ailleurs le premier couchsurfer depuis 6 mois. J’avais mis en pause l’utilisation de l’application suite à de trop nombreuses mauvaises expériences en Inde. La séparation est difficile, nous avons passés 24 heures hors du commun ensemble et sa gentillesse m’a permis de retrouver temporairement la chaleur d’un foyer. Heureux de cette nouvelle fréquentation, je renouvelle l’utilisation de Couchsurfing dans toutes les grandes villes de mon passage ; le meilleur moyen de rencontrer des anglophones et de passer à travers les mailles du filet de la réglementation chinoise. Cette interaction privilégiée est une façon unique de découvrir le quotidien des Chinois, leur domicile et leur vie, profitons-en !

Hébergé tantôt chez un maître taoïste, une consultante en finance, un homme d’affaires et une artiste, je tisse des liens avec des personnes passionnantes, conviviales et bienveillantes. Bien loin des stéréotypes parfois peu flatteurs attribués en Occident, j’ai découvert chez les Chinois une générosité à mon égard comparable à celle de l’Inde. Toujours aux petits soins, faisant preuve d’une serviabilité et d’une amabilité sans bornes, les enfants du Céleste Empire ont transformé mon séjour en une odyssée humaine. Passant de rencontre en rencontre, je n’ai jamais éprouvé la moindre heure de solitude dans l’empire du Milieu. Des cadeaux spontanés de passants, des explications sur la culture chinoise par des étudiants, des offrandes de nourriture par chacun de mes conducteurs, et des sourires omniprésents sur mon passage ont rythmé ces semaines.

Oh bien sûr, il y a des exceptions, et certains dans les stations-services ne me laissaient même pas le temps de leur adresser la parole, j’étais parfois dévisagé dans le métro, 5 téléphones étaient en permanence braqués sur moi dans les lieux publiques mais dans sa globalité, j’ai été reçu partout comme un prince. A l’inverse d’autres cultures, le chinois est dans un premier temps plus réservé et envisage moins l’altérité, mais une fois la glace brisé il dévoile une montagne de gentillesse et de bonté. C’est à ce titre que j’ai passé les 3/4 de mes repas à être invité au restaurant avec mes hôtes ou conducteurs, de même que je n’ai passé seulement 3 nuits dans des hôtels. Il est intéressant de noter que les deux nations les plus peuplées du monde sont celles qui abritent les habitants les plus généreux.

Les chinois mettent en effet un point d’honneur à m’inviter au restaurant et à me faire découvrir leur gastronomie. Le rapport à la nourriture semble nettement différent par rapport aux autres cultures que j’ai côtoyées. Ici manger au restaurant n’est pas une exception, mais plutôt une partie intégrante du quotidien pour beaucoup d’habitants, et ce quelque soit le milieu social. Je peux facilement les comprendre, car parmi toutes les nations que j’ai visitées, la cuisine chinoise est de loin ma préférée. Avec sa diversité, ses arômes, ses saveurs et des plats toujours plus élaborés, chaque repas en Chine est un véritable délice.

Si la nourriture est fameuse, le stop lui est paradoxale. Les temps d’attentes sont relativement courts lorsque j’agite le pouce, une poignée de demande aux automobilistes des stations essences suffisent pour obtenir un trajet néanmoins des problèmes d’un nouveau genre surgissent. Comment échapper à ces banlieues interminables ? Mon itinéraire est parsemé de villes de 5 à 10 millions d’habitants, et trouver l’endroit idéal pour faire du stop relève du cauchemar, d’autant plus que mon fidèle allié Google Maps se montre inutile ici. Les réseaux de taxi sont très développés et si l’autostop est un jeu d’enfant sur l’autoroute, sa pratique est incompréhensible en ville. Se sentant comme Don Quichotte luttant contre des moulins à vent, je me résigne souvent à parcourir de longues distances à pied pour augmenter mes chances d’arrêter des véhicules. Heureusement, je ne manque pas de tomber parfois sur des âmes charitables prêtes à faire de longs détours pour me déposer aux péages, marquant ainsi l’entrée de l’autoroute, le Graal.

Installés sur les sièges passagers, j’écoute les histoires d’un DRH, d’un cuisinier, d’un ingénieur, d’un commercial… Les bornes défilent, le décor change, les conversations s’épaississent tandis que je gagne 1 à 2°C tous les 100 kilomètres effectués vers le Sud. Après 24 jours de températures exclusivement négatives, je franchis enfin la barre des 0°C. Bonnets et gants sont abandonnés, pour mon plus grand plaisir. C’est la fin d’une expérience polaire extraordinaire qui m’a fait prendre conscience de la remarquable capacité d’adaptation du corps humain. La faculté de s’acclimater rapidement à des températures si extrêmes demeure l’une des leçons que je garderai le plus longtemps de ce voyage. Au-delà de cette habituation thermique, c’est le symbole de la capacité de l’homme à s’harmoniser avec la nature qui l’entoure et à vivre avec son environnement, triomphant des évènements.

Renommé pour ses merveilles naturelles, le sud du pays m’offre un visage morose. Le soleil ne daigne se montrer, tandis que la pluie, délaissée deux mois plus tôt, fait son retour. L’atmosphère ici dévoile une mentalité et une culture bien différentes de celles du Nord, bien que la bienveillance demeure la norme. Mes hôtes m’invitent même à un mariage, où l’honneur d’arriver en tant que « faguo » – français – à un tel événement m’étreint. Sur les tables les nouilles ont disparu au profit du riz tandis que tous les animaux possibles participent au festin ; bœuf, poulet, porc, poissons, crabe, gambas, fruits de mers, pigeons, escargots…

À Changsha, c’est chez un professeur d’anglais passionné d’automobile que je pose mes bagages. Autour de son canapé, je me plonge dans son récit intimement lié à l’histoire de son pays. La politique de l’enfant unique a laissé une empreinte profonde : une génération entière de citadins chinois a grandi sans connaître le concept de frères et sœurs. Li, mon hôte, en est un exemple : « Dans les villes, 99 % des gens n’ont eu qu’un enfant. Personne n’avait de frère et sœur dans ma classe. Ne pas avoir de fratrie était la norme », m’explique-t-il. Ces éclaircissements me font comprendre les réactions de mes conducteurs lorsque, naïvement, je les questionnais sur leur famille. Sans doute de telles questions ne se posent pas ici.

Li m’a également fait l’une des révélations les plus captivantes de ce séjour. Intrigué par son parcours scolaire, il m’a parlé du grand examen qui se tient à l’âge de 13 ans et qui permet aux collégiens soit de poursuivre dans la voie générale, soit de se diriger vers des études professionnelles. Ce concours national contraint 50 % des jeunes adolescents à choisir la voie technique ou manuelle, des domaines où les conditions de travail ne sont guère enviables. Chauffeur routier, ouvrier ou travailleur agricole deviennent alors le métier par défaut de millions de Chinois, tandis que l’autre moitié peut se permettre de continuer les études pour bénéficier d’une semaine de travail de 40 heures, l’eldorado ici. Ceci explique en quoi l’opulence omniprésente ne reflète en réalité que le quotidien de la moitié de la population, une autre moitié se cantonnant à une existence de labeur.

Le jour suivant, Li me présente à ses amis d’un genre nouveau, qui me font découvrir la ville. Chauffeur personnel, sac Chanel et iPhone 15 m’introduisent au monde des millionnaires chinois. Résultat d’un développement économique fulgurant, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, une partie de la population est passée, en deux générations seulement, de fermiers à super riches. S’occupant en faisant du shopping, en investissant dans des sociétés high-tech ou en jouant au poker, je découvre bouche bée le quotidien de ceux que je ne pensais jamais rencontrer. Fascinés par mon histoire, ils me couvrent de cadeaux, et je ne sais où me mettre face à la réception d’un authentique pull Christian Dior, dont le prix dépasse sans doute les dépenses de mes 11 derniers mois.

En fin de soirée, ils m’ouvrent les portes des casinos clandestins de la ville, le jeu étant interdit en Chine. Si les tables de poker et de blackjack me sont familières, le Mahjong reste une énigme pour moi. Tao m’apprend les règles, et les parties s’enchaînent aussitôt. Son amie, experte en la matière, jongle entre la table et son téléphone. « Jouer, c’est bien, mais parier, c’est mieux », me chuchote-t-elle. Les sommes misées sont astronomiques, et en quelques heures à peine, elle amasse plusieurs dizaines de milliers d’euros. Une expérience qui me laisse méditer sur l’étonnante réalité de cette nouvelle élite chinoise.

En définitif, ce séjour en Chine fut à mes yeux l’occasion de rencontrer un des peuples les plus méconnus de la planète. Au même titre qu’en Inde, les rencontre avec les non-locaux furent inexistantes. Pour la majorité des individus rencontrés, j’étais alors le premier occidental qu’ils voyaient en chair et en os. Je prend conscience que mon passage laissera des traces indélébiles dans les mémoires des individus sur la vision qu’ils se ferront de l’homme blanc en général. Chaque interaction devient alors cruciale pour les stéréotypes et jugements que porteront ces personnes dans le future. Combien de gens rencontrés sur ma route nourrissent des préjugées sur tels groupes de personnes fondés uniquement sur une mauvaise rencontre ? Moi le premier avec couchsurfing… Chaque contact positif pose une pierre sur le pont de la tolérance et de la compréhension des peuples.

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Caroline

Quel témoignage 🙏 Entrer à ce point dans une civilisation et pouvoir partager une telle expérience est un moment inoubliable !
J’aime beaucoup votre dernière phrase 😉

Christine Hartmann

Vos témoignages,vos récits sont toujours aussi passionnants.J’ai du mal à imaginer que vous puissiez reprendre le cours normal de votre vie après ce long périple…🤔🤔
Petite remarque:j’ai vu un verrou sur une porte de yourte,cela m’a fait sourire…y aurait il de l’insécurité même au plus profond des steppes de la Mongolie !?

Bonicho

Trop bien cette découverte sur la Chine incroyable c est vraiment intéressant de découvrir leur mode de vie
Félicitations Lucas

Martin

Encore un bonheur de te lire. Merci pour tout ce que tu nous apprends.

Hamon Catherine

Que de rencontres inoubliables et intéressantes. Est ce que cela change ce que tu envisageais de ton avenir (metier, style de vie….)

Jean-Pierre

As-tu réussi à revendre un bon prix ton manteau ?

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