Sumatra – Poucepour1

Sumatra

Je jette un dernier regard à l’horizon, un ultime adieu à l’Eurasie. La skyline de Malacca disparaît lentement dans le sillon du speedboat, pourfendant les eaux et contournant inlassablement les porte-conteneurs qui nous entourent par centaine : le détroit est une banale autoroute. Il faut avouer que les 80 km séparant la péninsule malaise de l’Indonésie sont parmi les plus importants de la planète, c’est une artère primordiale du commerce mondial.

Après tant de temps sur le continent asiatique, me voici à présent à l’assaut des îles de la Sonde : Sumatra, Java, Célèbes, Florès, Timor… Des noms magiques qui font rêver et qui deviennent aujourd’hui réalité. Si, depuis la France, on pourrait envisager l’Indonésie comme un amas de confettis éparpillés sur la carte du monde, poser le pied sur Sumatra me fait rapidement réaliser la grandeur de ces “confettis”. Cette seule île est plus peuplée que l’Hexagone et s’étend sur 2000 kilomètres de long, soit deux fois la distance de Perpignan à Dunkerque.

Aussitôt débarqué, je commence mon exercice favori ; tendre le pouce sur les routes du monde. La première expérience dans un nouveau pays est toujours palpitante, une multitude de questions traversent mon esprit… Est-ce facile de faire de l’auto-stop ici ? Qui va s’arrêter ? Les Indonésiens parlent-ils anglais ? Nassima va vite m’apporter des réponses. Après deux minutes d’attente au bord de la route, sa vieille Toyota bleue me fait des appels de phares puis se gare quelques mètres plus loin. Affichant un large sourire, elle me fait signe de monter, me propose des dukus (fruit indonésien) et me demande ma destination. L’aventure indonésienne peut commencer !

La “voie rapide” qui traverse l’île est ponctuée de collines, de nids de poule, d’épingles à cheveux et d’enfants jouant sur la chaussée. Le trafic y est démesuré : piétons, scooters, voitures, camions, tuk-tuks, et autres s’entassent sur la seule route bitumée de Sumatra. Les deux voies sont en permanence occupées. Dès qu’un espace se libère, les Indonésiens en profitent soit pour doubler soit pour commercer. En effet les marchands ambulants, désireux de vendre aux automobilistes, n’hésitent pas à s’implanter sur la chaussée, congestionnant encore plus la circulation. Dépasser les 40 km/h relève du miracle sur ici.

Grâce à la magie du stop, je fais la connaissance Rio, jeune étudiant et motard casse-cou, qui me propose de venir séjourner chez lui. Nous quittons alors la route principale et après une dizaine de kilomètres de pistes, à respirer la poussière et les fumées des pots d’échappement à l’arrière de son deux-roues, nous arrivons devant sa charmante demeure. Accueilli par sa famille, ses voisins, ses amis et quelques passants, ce ne sont pas moins de 20 personnes qui tourbillonnent autour de moi pour prendre des selfies, me serrer la main ou m’assaillir de questions. Leur joie est plus que communicative. Chacun sourit et s’amuse de voir un étranger dans son si modeste village.

Le soir venu, nous dégustons une grosse platée de riz, accompagnée d’œufs et de sardines. J’en profite pour dévoiler mon voyage à Rio, ce qui ne manque pas de l’impressionner. Nous passons la soirée à discuter de nombreux sujets par l’intermédiaire de Google Traduction. Rio m’explique sa tolérance vis-à-vis des étrangers, des Indonésiens non musulmans et de l’inconnu en général : “toutes les religions sont unies et se défendent en Indonésie. Pourquoi traiter différemment des personnes en fonction de leur croyance ?”. Je suis fasciné de rencontrer quelqu’un d’aussi jeune, venant d’un endroit aussi reculé, avec une telle ouverture d’esprit. Si seulement plus de monde pouvait penser comme lui… Il incarne à lui seul la raison de pourquoi je voyage : rencontrer des personnes inspirantes et ouvertes d’esprit qui laisseront pour toujours une place spéciale dans ma mémoire. Je voyage pour vivre ces moments éphémères d’une unicité inégalée.

Le lendemain, je reprends la route le cœur serré. Il n’est pas toujours simple de quitter un foyer où l’on se sent bien. Rio m’aide à trouver un véhicule pour la prochaine destination : Jambi. Les forêts de palmiers à huile dessinent le seul paysage du trajet. Rien d’autre à l’horizon si ce n’est quelques semblants de maisons en bois. Cette monoculture génère des statistiques impressionnantes, comme le fait que 50% de l’huile de palme mondiale provienne de Sumatra. Cependant, elle rend la vie de millions d’individus tributaire de cette denrée. Le long de la route, j’observe des pépinières de palmiers, des usines de transformation, des hectares de forêts primaires abattus, des entrepôts d’huile de palme ou tout simplement la myriade de camions transportant tout cela. C’est toute l’île qui vit autour de l’huile de palme et qui détruit inexorablement son joyaux vieux de plusieurs millions d’années ; la jungle tropicale.

Les soirs suivants, j’improvise pour me loger. Matelas étendu dans un restaurant, logé grâce à Couchsurfing ou simplement dans les salles de repos adossées aux stations services. L’incertitude vis-à-vis de la nuit n’est plus la même depuis quelques temps. Si auparavant je redoutais ce moment de la journée, mon expérience mongole m’aura fait prendre conscience que rien n’est pire que de ne pas trouver un logement par -25°C. Lorsqu’il fait chaud et que le pays n’est pas dangereux, je n’ai rien à craindre. Dans le pire des cas, je pourrai toujours planter la toile. Trouver un hébergement est simplement devenu une occupation supplémentaire.

En Indonésie mon irruption dans les restaurants, marchés, station-essence et autres lieux publics provoque à chaque fois des scènes de ferveur et de liesses, à la limite de l’hystérie, qu’il m’est difficile de retranscrire par de simples mots. Au même titre que dans le village de Rio ou en Inde, les locaux se mettent en cercle, rigolent, m’alpaguent, m’agrippe ou me hurle dessus. Lors de ces attroupements on m’invective sans cesse ; “What is your name? How are you? Selfie? Come brother…”, sans compter les apostrophes en langue locale, incompréhensible pour moi. Les mères me montrent alors des photos de leurs filles, les hommes me proposent des cigarettes tandis que les demoiselles rougissent on ne peut plus lorsque je leur dis que je suis français. Ah oui, et les garçons me demandent si je préfère Ronaldo ou Messi, cela n’a pas beaucoup changé depuis l’Europe. Pour beaucoup de gens, je suis le premier étranger qu’ils voient en chair et en os. Les touristes, à l’image des Orang Outangs (homme de la jungle en indonésien) sont en voie d’extinction sur Sumatra, Bali captant la majorité des étrangers ! La réaction des autochtones, à mille lieues du mépris ou du racisme, me bouleverse. Les Indonésiens sont naturellement et profondément gentils.

À ma grande surprise, beaucoup de gens ici connaissent la France. À leurs yeux, tout comme à ceux de nombreuses personnes rencontrées au cours de cette dernière année, la France est une nation à part entière dans le monde, que les habitants ne confondent jamais avec l’Union européenne. Les idéaux de 1789 semblent avoir voyagé autour du globe aussi largement que la Tour Eiffel, omniprésents jusque dans les moindres hôtels dignes de ce nom. Les Indonésiens aussi prennent plaisir à partager avec moi leur connaissance liée à notre pays. Si Napoléon est la figure historique la plus évoquée par ceux nés avant l’an 2000, les plus jeunes mentionnent tous Kylian Mbappé. Quant aux plus petits, certains ne connaissent pas la France, mais tous connaissent Mbappé, quel star.

Vendredi après-midi, je m’adonne à une action rare au cours de ce voyage : quitter un véhicule en route vers ma destination, jugé trop lent. Ali, au volant de son camion, ne dépasse pas les 35 km/h, et avec les pauses, nous ne parcourons que 80 km en 3 heures. Il me dépose gentiment sur une vaste aire de repos et me propose un repas pour se faire pardonner de m’avoir retardé… le monde à l’envers ! En moins de 3 minutes sur l’aire, Muhammed et Achmad me remarquent, me klaxonnent puis m’embarquent, direction Jakarta !

Pendant qu’Achmad conduit, Muhammed engage la conversation grâce à son téléphone. Drôle et attentionné, il ne manque pas de me mettre à l’aise dans son fourgon. Son fils a le même âge que moi, et après un appel vidéo, son fils Eko propose de m’héberger à la capitale ; la chance me sourit ! Le camion où figure l’inscription «Bisimilla» (au nom de Dieu) monte à bord du ferry reliant Sumatra à Java et arrive au petit matin dans les faubourgs de Jakarta où je retrouve Eko. Nous traversons une grande partie de la ville en scooter, l’aube se dessine à l’horizon, il est tellement tard qu’il est presque tôt !

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Caroline

Toujours autant de bonheur de vous lire .
Quelle aventure incroyable !
Merci pour tous vos partages , hâte de découvrir les photos !

Florian

Est-il nécessaire que je mette les 5 étoiles à chaque fois ? Qui pourrait mettre moins 😅
Incroyable, émouvant, inspirant, j’adore, merci 😊

Jo

Quel plaisir de te lire ! C’est vraiment top de partager avec nous ce magnifique voyage . J’ai hâte de lire la suite 😊

Bonicho

Super récit super accueil de ces gens incroyable tu peux même te marier lol

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